[Rassemblement de rolistes francophones sur TESO jouant sur des règles/bases communes.]


    Les oubliés d'Haltevoie

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    Opaline

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    Les oubliés d'Haltevoie

    Message par Opaline le Mer 24 Fév - 20:25

    Petite




    Le dos collé au mur râpeux et froid, elle attendait. Le menton sur les genoux et les bras autour des jambes, regardant de petits insectes serpenter entre les dalles de la ruelle sombre, l'enfant commençait à trouver le temps long. Soupirant longuement, elle se fit mal à l'estomac. Comme si prendre de grandes goulées d'air ravivait sa faim en lui brûlant le ventre.

    Au loin, on entendait le brouhaha caractéristique de la place du marché. Cependant, d'ici, on ne pouvait pas en sentir les odeurs : celle du pain chaud, de la viande crépitante ou des fruits sucrés... Mais avait-elle réellement envie de sentir ces effluves qui la tentaient tant? Avec son estomac vide, si vide... Non.
    Ici régnait l'effluve acre et malodorante des rues que seuls les chiens, les chats, les ivrognes et les mendiants fréquentent. Ces rues qui finissent inévitablement par gangrener les capitales, aussi belles soient-elles au premier abord, et qui cachent tout ce que les honnêtes citoyens ne sauraient voir.  

    Recroquevillée, elle tentait d'oublier la douleur qui lui vrillait le ventre en se concentrant sur le fait qu'elle avait mal aux pieds. Le vieux marchand aux petits yeux cernés l'avait attrapée en train de chiper une orange,  mais elle était parvenue à lui filer entre les doigts avec son forfait. Poursuivie sur quelques mètres à peine, elle avait couru sur une longue distance sans se rendre compte qu'il n'y avait déjà plus personne derrière elle. Tourmentée par la peur, la faim, elle ne réfléchissait plus.
    La fillette filait si vite qu'elle ne vit pas le chien -pourtant presque aussi grand qu'elle- arriver sur sa gauche puis sans comprendre pourquoi, elle se sentit brusquement projetée. Le souffle coupé, tendant les bras pour se rattraper, elle réduisit en bouillie l'agrume trop mûre qu'elle tenait encore en heurtant le sol. Alors que l'odeur alléchante se dégageait de l'orange éclatée et qu'elle envisageait de repartir quand même avec le fruit fichu, le grand cabot ayant causé sa chute revint vers elle en poussant de petits jappements inquiets, comme pour s'excuser. Effrayée, elle se releva aussi vite qu'elle avait chu pour détaler à nouveau à l'aide de ses courtes jambes écorchées, abandonnant son larcin.

    À présent, elle se trouvait assise là, dans un recoin de ruelle déserte. Des heures durant, elle n'eut pour toute compagnie que quelques rats et un chat, s'étant arrêté par curiosité.
    Faim, faim, faim... Patience: la sensation finissait parfois par s’atténuer toute seule... Elle se mit à tortiller entre ses doigts une mèche de cheveux d'une couleur indéfinissable car certainement altérée par la crasse, puis la mit dans sa bouche et commença à la mâchouiller. Depuis qu'elle ne courrait plus et maintenant que la fraîcheur du soir commençait à s'installer, les courants d'air de la petite rue la faisaient frissonner à mesure que gelaient ses os. Mais que faisait-il... ? Il allait revenir, Petite en était sure. Jamais on ne l’attrapait, lui. Seulement, lorsqu'il n'était pas là, elle se sentait aussi seule que la première fois où elle s'était réveillée sans ses parents.
    Resserrant sur ses maigres épaules le grand manteau déchiré que son ami lui avait laissé, elle se roula en boule sur le sol. Son environnement n'était qu'obscurité oppressante. Là, la matière se détachait seulement en ombres plus obscures qu'ailleurs pour dessiner avec l'encre de son imagination des créatures effrayantes se mouvant en silence.
    Pour se rassurer, elle finit par fermer les yeux avant de chantonner dans un murmure ce vœu d'une voix incertaine et fluette mais si souvent répété: « -Corbeau... Corbeau... Ici les lunes ne brillent pas, noire est l'ombre, noir le rat... Mais avant qu' l'un ou l'autre ne m’attrape, je sais bien , Corbeau, que tu reviendra... Noires les ombres, noires les chats... »


    Dernière édition par Opaline le Ven 26 Aoû - 22:01, édité 6 fois
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    Opaline

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    Les oubliés d'Haltevoie

    Message par Opaline le Mar 16 Aoû - 21:08

    Chien, Chat et... Corbeau.


    Ne pas faiblir, ne pas perdre. Courir, plus vite.

    Ses pas résonnent sur les pavés. Légers, rapides.  Le chien aboie! Trop près... Maudits cabots! Tromper la vigilance d'un homme est une chose, mais les instincts de ces animaux...

    Ne pas regarder en arrière, ne pas ralentir. Accélérer, encore!

    L'enfant file comme un souffle à travers les ruelles obscures, mais son fardeau l'empêche de semer l'animal. Il ne pourra pas lui échapper, pas comme ça. Lui n'a que deux jambes! Un virage, un autre... Il n'entends plus les griffes du chien s'user sur les dalles, son sang tambourine trop fort à ses oreilles... Est-il parti? Un nouvel aboiement déchire la nuit, toujours aussi près, comme pour lui répondre. Non! Espoir stupide... Le garçon pousse un grognement rageur, tentant d'aller plus vite.

    Ne pas faiblir, ne pas perdre... Ne pas faiblir, ne pas perdre... Courir... Courir... Courir... Voler!

    Il distingue enfin le mur, celui qui possède assez de prises solides pour lui permettre d'accéder aux toits. Ajustant sa sacoche d'un mouvement d'épaule, il avale les derniers mètres qui le séparent de la paroi pour finalement s'élancer vers son salut. Ses yeux s'éclairent d'une lueur de triomphe et de soulagement alors qu'il agrippe le premier renfoncement de pierre pour s'élever du sol avec une détermination nouvelle. Mais le chien, tout aussi buté, saisit soudain la botte du petit avant qu'il n'ai pu se hisser suffisamment haut pour lui échapper. Il se met à tirer.

    Non! Ne pas perdre, ne pas perdre...

    Le voleur sent ses orteils de plus en plus serrés entre les mâchoires du bâtard à la prise de fer qui le tire fatalement vers le bas. Empoignant plus fermement les prises de ses mains jusqu'à s'en faire blanchir les jointures, bandant tout les muscles de ses bras pour se soutenir, il retire son pied libre de la bordure de fenêtre pour décocher un puissant coup de semelle dans le museau aplati du corniaud qui lâche immédiatement la botte en poussant un jappement de douleur. Tournant la tête, le garçon aperçoit l'animal couinant, nez et mâchoire vers le sol, bavant. Sans plus hésiter une seconde, il reprends son ascension et, cinq mètres plus haut, atteint enfin les tuiles du toit. Campé sur ses pattes deux étages plus bas, le chien recommence à aboyer pour avertir son maître.

    Au loin, mais trop près au goût de Corbeau, la voix du marchant retentit: "Je vais t'avoir! Sale petit rat!" Pas le temps de se reposer. Essoufflé, il crache la bile qui encombre sa gorge douloureuse d'avoir tant inspiré et si vite, puis s'élance à nouveau. Volant au dessus de cette ville qui ne dort jamais totalement, sautant entre les toits, il ne pense plus qu'à la retrouver. Son poursuivant finira par abandonner, là haut, il est insaisissable.

    J'arrive.


    Lorsqu'il se permet enfin de quitter les sommets des maisons, il sait qu'il a atteint la Ruelle. Pieds à terre, il scrute l'obscurité... Elle est là. Sa Petite n'a pas bougé. Roulée en boule sur les pavés, enveloppée dans le manteau qu'il lui a cédé avant de partir cet après midi, sa protégée semble dormir. En réalité il n'en est rien, car elle l'a entendu approcher. Il la voit se redresser quand enfin elle aperçoit sa silhouette se détacher des ombres.
    Essoufflé, le cœur du garçon fait un bond dans sa poitrine. Petite lui fait toujours cet effet là. Il voudrait la protéger, bien s'occuper d'elle et la défendre toujours, mais lorsqu'il s'approche pour la prendre dans ses bras et qu'il sent la peau glacée de son visage et de ses mains contre lui, il s'en veut terriblement.
    -" T'es glacée... Pardon. Pardon, j'aurais du faire plus vite."
    Elle ne répond pas.
    -" Mais..." Et sa voix se teinte tout de même d'un soupçon de fierté " J'ai échappé au cabot du bijoutier..." Il s'écarte un instant pour la regarder sans vraiment distinguer son visage dans l'obscurité. Il s'imagine ses grands yeux verts teintés d'or avant de la serrer à nouveau contre lui pour la réchauffer. Il détestait le froid. Quand l'été reviendrait-il enfin?
    -" Je... J' n'ai rien pu prendre à manger mais... Avec c'que j'ai volé, demain, tu mangeras bien. Promis. Et t'auras moins froid parce que j'te quitterais pas. Pardon, pardon..."
    -" ...T'en fais pas, toi t'es tout chaud. Tu me réchauffes déjà. " Il sentit plus son sourire qu'il ne le vit. Elle parlait toujours si peu qu'il chérissait le moindre de ses mots. Caressant ses cheveux sales, il blottit un peu plus Petite entre ses bras. Minuscule, elle lui arrive à peine en haut du ventre. Chaque fois, il a l'impression de tenir une plume. Ou un chaton, si léger, d'apparence si fragile... Son cœur se serre. Elle est si maigre! Allait-elle encore tomber malade...? Peu importe, il la guérirait. Comment pourrait-il en être autrement? Elle est tellement importante pour lui.
    Sans en être consciente elle même, la gamine est le seul rempart entre lui et ce qui pourrait finir par le transformer en monstre. Il est déjà un parasite pour la société, finirait-il par devenir pire? Comme ses anciens amis des rues...?

    Jamais!

    Le sentiment d'abandon, gravé au fer rouge dans tout son être... Et cette rage, bouillonnant en lui... Non. Lui n'abandonnerait pas. Pas sa Petite. Il la protègerait.

    Toujours.

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